Pacôme Thiellement : “Sohrawardi m’a fait accéder au monde de l’âme”

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Pacôme Thiellement : “Sohrawardi m’a fait accéder au monde de l’âme”

Selon le philosophe et poète perse Sohrawardi, toute création inspirée possède une signification cachée. Une pensée lumineuse et libératoire pour Pacôme Thiellement, philosophe et exégète de David Lynch aussi bien que des auteurs gnostiques chrétiens.

Pacôme Thiellement

Il brasse les références et bâtit une pensée originale à la croisée de la pop culture et de la philosophie. Essayiste et vidéaste, il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont La Main gauche de David Lynch. Twin Peaks et la fin de la télévision (PUF, 2010), Cinema hermetica (Super 8 Éd., 2016), La Victoire des sans roi. Révolution gnostique (PUF, 2017) et Sycomore Sickamour (PUF, 2018).

 « J’ai longtemps fait de l’exégèse gnostique sans le savoir, comme une sorte de Monsieur Jourdain de la pop culture. J’analysais les chansons des Beatles ou des séries télévisées comme Twin Peaks ou Lost, comme si elles étaient des œuvres sacrées, mystiques. Ma formation n’est pourtant pas du tout liée à la pensée, à la littérature mystique ou à la métaphysique. Pour les lecteurs de ma génération, les philosophes les plus en vue étaient Deleuze, Nietzsche, Spinoza ou encore Agamben. Mais je sentais que je voulais aller vers quelque chose d’autre, sans toutefois me formuler précisément quoi. Par curiosité, j’ai lu les textes gno­s­tiques, ces textes concurrents de la doxa du christianisme. De là, je me suis découvert un intérêt prononcé pour l’ésotérique des religions et la philosophie hermétique, mystique. J’ai donc exploré de vastes champs consacrés à cet univers-là, et c’est ainsi que je me suis plongé dans l’œuvre de Sohrawardi. Il est inconcevable de lire ce grand philosophe et mystique iranien sans passer par son traducteur et commentateur Henry Corbin. Je me suis donc acheté les quatre volumes de sa somme, En islam iranien, comme un adolescent se procurerait l’intégrale de sa saga favorite.

Sohrawardi emprunte aussi bien à Platon et Aristote qu’à la tradition monothéiste de l’islam chiite. Ce qui m’a passionné, c’est l’idée de tripartition des mondes, et l’intérêt tout particulier de Sohrawardi pour le monde intermédiaire, celui de l’âme, qu’il situe entre le monde des idées purement abstrait et conceptuel, et le monde physique des corps. C’est vraiment une originalité de Sohrawardi par rapport à Platon, qui s’en tient à la binarité entre monde physique et monde des idées. Le monde de l’âme est celui de l’imagination, que Sohrawardi désigne par plusieurs termes : l’un, Alam al-Mithal, est traduit par “monde imaginal”, et l’autre, Al-Muthul al-Mu’allaqa, signifie “monde des formes en suspens”. Le monde de l’âme est aussi celui où transmigrent les âmes après la mort.

“Les rêves sont un espace intermédiaire où l’on expérimente des choses inaccessibles pour le corps”

Pacôme Thiellement

Pour Sohrawardi, nous n’avons pas accès au monde de l’esprit, des idées, mais nous pouvons, y compris de notre vivant, accéder au monde de l’âme. Comment ? Via les rêves. Ils sont un espace intermédiaire où l’on expérimente des choses inaccessibles pour le corps. De ce monde viennent les visions. Les grands mystiques peuvent s’y rendre à n’importe quel moment et y emmener qui ils veulent. Sohrawardi dit que se rendre dans le monde de l’âme revient à se dévêtir de son corps comme d’un vêtement, comme d’une robe. Le monde de l’âme n’est pas quelque chose de figé. À vrai dire, nous composons le monde de l’âme de notre vivant : ce dont on nourrit notre âme nourrit le monde qu’elle sera amenée ensuite à habiter après la mort de notre corps. D’où l’appel à la création. Il faut écrire de la poésie pour nourrir le monde de l’âme ! Et les poèmes eux-mêmes en sont issus, ils le traversent jusqu’à nous. La poésie, l’art, la musique, toutes activités très importantes dans le soufisme, sont liées à la question de la composition du monde de l’âme. C’est pourquoi Sohrawardi est à la fois un métaphysicien, un artiste et un poète. Ses récits ont un aspect très libre, mais pas de façon gratuite. Il donne une saveur esthétique à son enseignement mystique, car il s’agit pour lui de s’aventurer dans un terrain inconnu, celui de l’âme.

De là découle l’idée que des textes que l’on considère d’ordinaire comme profanes – la poésie, la fiction – sont en réalité sacrés puisqu’ils sont inspirés par un autre monde. Sohrawardi propose donc d’en faire l’exégèse, tout comme, dans les différents monothéismes, on fait l’exégèse du Coran et des hadiths, de la Torah et de la kabbale, de la Bible et des textes des Pères de l’Église. Si un texte, une œuvre, se donne comme inspirée, c’est donc qu’elle a une dimension sacrée. Cela m’a totalement libéré dans mon travail d’interprétation, d’exégèse de la pop culture. Prenez Twin Peaks : David Lynch ne nous donne aucune explication sur ce qu’il fait, c’est l’une de ses œuvres les plus mystérieuses qui soit – ce qui n’est pas peu dire. Mais loin de penser “c’est du grand n’importe quoi”, nous sentons au contraire que cette œuvre nous parle, qu’elle a une signification cachée qu’il nous faut déchiffrer, découvrir. D’où l’exégèse qui me paraît ici légitime. Sohrawardi écrit : “À toi incombe la tâche de lire le Coran comme s’il avait été révélé pour ton propre cas.” Cela signifie qu’un livre censé avoir une signification donnée par Dieu n’a en fait été révélé que pour toi. À toi seul revient donc la tâche de le lire. Et cela est vrai de tout texte sacré, y compris d’un poème de Baudelaire, dès lors qu’il se donne comme inspiré. Et je me suis dit : à toi incombe la tâche de voir Twin Peaks comme si elle avait été révélée pour ton propre cas. Mais tout le monde peut se dire la même chose ! »

La responsabilité de sa propre interprétation

« Cela revient-il à une forme de relativisme ? C’est plus complexe que cela. Produire chacun sa propre exégèse d’un texte sacré revient à reconnaître que notre propre interprétation ne peut avoir d’autorité sur celle d’un autre, elle est tout au plus partageable, pas imposable aux autres. Une exégèse ne peut avoir d’autorité supérieure au point d’éclipser tout le reste, c’est une lecture parmi d’autres. L’injonction de Sohrawardi donne une grande liberté mais s’accompagne de l’attente d’une certaine rigueur. Cela ne veut pas seulement dire que je fais ce que je veux, mais que le livre que je lis attend de moi quelque chose, qu’il m’a choisi comme responsable de son interprétation. Il y a vraiment un dialogue entre deux champs, celui de la prophétie et celui de l’exégèse : le champ prophétique est le champ in­spiré, visionnaire, celui des poètes, et le champ des exégètes est celui des guides, qui rationnalisent la réception de l’œuvre inspirée. Cela inscrit la parole prophétique dans un champ qui lui permet d’être interprétée et partagée non pas comme un feu qui dévaste tout, mais comme les pierres d’une maison qu’on construit. Sohrawardi fait l’exégèse du Coran et produit à son tour des récits cryptés comme celui de L’Archange empourpré qui nécessitent une exégèse : ce cercle vertueux se dessine sous le haut patronage du monde de l’âme.

S’il y a besoin de faire l’exégèse de la parole divine, c’est parce qu’elle n’a pas été prononcée par Dieu lui-même, mais inspirée par lui. L’inspiration prend des formes, celle de la langue par exemple, qui l’éloignent de sa source première : le message du prophète est donc déjà en exil de lui-même. Faire l’exégèse du récit prophétique, c’est tenter de contrer cet exil. L’exégèse suppose que l’homme est en exil et qu’il doit quitter cet exil par la compréhension du message qui lui a été envoyé. Sohrawardi développe cette idée dans Le Récit de l’exil occidental, qui est un remake d’un texte gnostique. Le récit gnostique, “L’Hymne de la Perle”, raconte l’histoire d’un prince qui part à la recherche d’une perle cachée dans un lac protégé par un dragon dans un pays lointain. Une fois arrivé dans ce pays lointain, il se nourrit de quelque chose qui lui fait perdre la mémoire. Pendant des années, il erre donc sans but. Un jour, un aigle passe et fait tomber une lettre qui lui est adressée par ses parents. Tout à coup, le prince se souvient de qui il est et part à la recherche de la perle. Ce récit d’anamnèse porte l’idée que l’on vit toute notre vie dans l’ignorance de notre nature d’homme et que, pour le savoir, il nous faut recevoir un message. Le texte divin en est un, tout comme la lettre de l’aigle. Au texte gnostique initial, Sohrawardi ajoute au prince un séjour en prison, un puits dont il sort avec un câble de lumière… Sohrawardi réadapte le texte, en ajoutant la symbolique du monde de l’âme. »

Un Rimbaud persan

« Sohrawardi place également au centre de sa pensée la notion de lumière : c’est la doctrine de l’Ishrâq, mot qui désigne la lumière de l’astre du jour à son lever, la lumière qui vient de l’Orient. Il y en a une source principale et des émanations. Mais il ne s’agit pas d’un Orient géographique. Sohrawardi écrit : “Retourne d’où tu viens, retourne en Orient.” Ce n’est pas une invitation à retourner à Damas, au Caire ou à Ispahan. Il y a toujours plus à l’Orient que ces villes, elles sont toujours un Occident pour celui qui cherche l’Orient. Par Orient, Sohra­wardi entend la frontière de l’autre monde. L’Occident, c’est finalement la planète entière, et l’Orient, le monde de l’âme, avec cette idée que nous vivons un exil permanent. 

La doctrine de l’Ishrâq renvoie à l’arrière-plan culturel de Sohrawardi, qui est teinté de zoroastrisme et de mazdéisme, des religions persanes anciennes qui accordent une importance clé à la “Lumière de Gloire”, au Xvarnah. Quiconque porte le Xvarnah est un élu, que l’on reconnaît à son aura. On trouve dans chaque champ – poésie, musique, philosophie – des figures de prophètes inspirés porteurs de cette Lumière de Gloire : c’est Nietzsche dans le domaine philosophique, Jimi Hendrix ou Freddie Mercury dans celui de la musique rock. Quand Sohrawardi parle de l’Ishrâq, il évoque une source première de lumière, qu’il n’appelle cependant jamais directement Dieu et qui se déploie dans la matière, dans certaines personnes. Je pense que dans la doctrine de l’Ishrâq, ce qui importe vraiment, c’est que l’homme devienne une sorte de lumière qui quitte ses vêtements quand il veut. Tout est soumis à cette question : y a-t-il une existence non corporelle ? Sohrawardi met tout en œuvre pour le montrer, et c’est ce qui légitime l’écriture poétique, l’expérience visionnaire. Avec Sohra­wardi, on a affaire à une sorte de Rimbaud persan qui propose ses Illuminations.

C’est entre autres pour cela que Sohrawardi a été considéré comme un blasphémateur, un hérétique : il laissait en effet entendre qu’il était possible d’avoir affaire à un autre prophète que Mahomet, sans toutefois le dire explicitement. Disons qu’il n’en évacuait pas la possibilité. La doctrine de l’Ishrâq et des porteurs de lumière implique l’extension du champ prophétique. Sa condamnation à mort à l’âge de 36 ans était un geste politique qui ne reposait pas sur grand-chose de tangible. Qu’il ait pensé ou non qu’il y aurait une autre révélation après le Coran, un autre prophète après Mahomet, est presque secondaire. Il n’exclut pas cette possibilité parce qu’elle ne peut l’être dans un univers où se partagent la vision, le sacré, le prophétique. Peu importe “qui” est le prophète, ce n’est pas une question de personne, c’est une question de fonction, et la fonction prophétique est indispensable à la continuité de l’Histoire humaine. Lui-même se trouve engagé dans un chemin prophétique lorsqu’il écrit des textes comme Le Récit de l’exil occidental ou L’Archange empourpré. Ce sont des textes porteurs d’une mystique dont on ne sait pas encore quel sera le grand établissement sacré. L’Ishrâq peut être compris comme la genèse d’un courant, bien que Sohra­wardi ne le présente pas comme tel, et qu’on n’ait aucun signe qu’il ait eu des disciples, ou qu’il ait fondé une société – quand je demande à des Iraniens s’ils ont connaissance d’Ishraqiyun, de disciples de la lumière tels que Sohrawardi les décrit, ils me répondent que non. Henry Corbin les voit comme des personnes à la recherche d’un puits de lumière, comme des guerriers qui appartiendraient à un ordre de chevalerie offert à ce qu’il y a de plus beau, de plus poétique, de plus pur, de plus juste.

Un équivalent occidental de Sohra­wardi serait le philosophe humaniste toscan Marsile Ficin [1433-1499]. Quand Marsile Ficin redécouvre Platon mais aussi Hermès Trismégiste et le zoroastrisme, il théorise à son tour une tripartition des mondes entre corps, âme et esprit, bien que l’idée ait été entre-temps abandonnée par le christianisme, qui ne garde que la dualité entre corps et esprit. L’existence du monde de l’âme est un argument pour défendre les arts et la peinture en particulier : c’est pour cela qu’il convainc les Médicis de commander des tableaux à Botticelli. Il faut influencer l’âme, les puissances de vie, à travers l’art ; il faut construire depuis le monde physique un espace artistiquement, poétiquement réglé, qui entre en résonance avec le monde de l’âme. Cela signifie qu’on construit partiellement de son vivant le monde de l’âme, ce n’est pas une métaphore ou quelque chose d’abstrait. Le monde de l’âme n’a pas de substrat matériel, mais il se reflète dans la matière comme dans un miroir. L’œuvre d’art est donc ce miroir, une fenêtre sur ce monde. »

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